La chimie est partout – et protège même des intoxications naturelles
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La chimie est partout – et protège même des intoxications naturelles

Le professeur Nuno Maulide dirige l’Institut de chimie organique de l’université de Vienne. Dans une interview accordée à Visao, un magazine d’actualité portugais, ce Portugais d’origine évoque l’incompréhension qui règne autour de la chimie. Voici la traduction abrégée de cet entretien.

vendredi 12 novembre 2021

À quoi pensez-vous quand on vous parle de «produit non chimique»?

À quelqu’un qui est mal informé. Un produit non chimique, cela n’existe pas. Même l’air que nous respirons est composé de produits chimiques, à savoir des molécules d’azote et d’oxygène. Il est impératif de s’attaquer à ces informations erronées sur les aliments sans chimie, les vêtements sans chimie, etc. Aucun composé chimique n’est bon ou mauvais en soi. Tout dépend de l’usage qui en est fait. Essayez donc de boire plus de quatre litres d’eau en une heure (ou plus exactement: n’essayez pas de le faire, c’est dangereux!). On ne peut pas boire plus d’une certaine quantité d’eau par heure.


Le plastique est-il condamnable?

L’invention du plastique est probablement la plus grande découverte scientifique du XXe siècle dans le domaine de la chimie. Que les humains ne l’utilisent pas comme ils le devraient, c’est une autre histoire. Mais dire que les molécules qui composent le plastique sont mauvaises en soi est absolument inacceptable. Autre exemple: la nitroglycérine, que l’on associe souvent aux explosifs dangereux. Eh bien, les médecins utilisent la nitroglycérine à faibles doses pour réguler le rythme cardiaque.


Venons-en à l’alimentation. Dans votre livre [Como Se Transforma Ar em Pão, en anglais: How to Turn Air into Bread], vous nous expliquez ce que vous mangez au le matin au déjeuner quand vous êtes pressé: de l’eau, du sucre, un peu de protéines et de graisses, des esters, des aldéhydes, des alcools, de la riboflavine, de l’acide ascorbique, du calcium, du magnésium, du phosphore et du chlore.

Exactement, c’est tout ce qu’il y a dans une pomme. Et si nous procédions à l’analyse chimique détaillée d’une banane, nous trouverions des centaines de microcomposants, autant de composés chimiques affublés de noms qui font peur à tout le monde. C’est ainsi que notre univers fonctionne. Les gens ont par exemple très peur de tous les additifs alimentaires en «E» dans les produits. Mais une simple banane a plus d’une douzaine de «E». Même la vitamine C qui nous est si bénéfique est un E (E300). L’obsession pour les denrées alimentaires biologiques (un nom au demeurant très mal choisi) n’est pas sans dangers. Il existe des nuisibles, des mauvaises herbes et des maladies qui, faute d’être combattus par les «méchants» pesticides et herbicides, empoisonneraient les denrées alimentaires.


Sur quoi travaillez-vous actuellement?

Deux exemples: le menthol pour commencer. On le connaît dans les bonbons, mais il est également présent dans bon nombre de cosmétiques avec son effet rafraîchissant. Il peut être obtenu par extraction des feuilles de menthe, mais cela ne couvre que 50% des besoins mondiaux. Les 50% restants sont produits par synthèse, ne serait-ce que pour des raisons de durabilité. Les principaux producteurs de menthol dans le monde utilisent un procédé qui fait appel à des métaux lourds et qui nécessite deux étapes durant la dernière phase. Or, nous avons découvert une réaction qui nous permet de réaliser cette dernière phase en une seule étape et sans métaux lourds. Le procédé est en cours d’optimisation et fait l’objet d’études poussées. Autre exemple: les lupins. Le lupin est une petite graine sèche qui gonfle avec l’eau de cuisson, mais qui a l’inconvénient d’être amère et de nécessiter plusieurs lavages avant d’exprimer ses saveurs. L’un des composés organiques responsables de cette amertume peut s’extraire par lavage. Or, nous avons découvert qu’il pouvait, après extraction et à la faveur d’une réaction chimique, être transformé en un autre composé qui est vendu 100 euros le gramme. Nous avons breveté le procédé et, avec un ancien camarade de classe, j’ai créé une entreprise pour faire des recherches sur ce procédé.


Lire l’interview dans son intégralité

«Les gens ne savent pas ce qu’est la chimie»

Dominique Werner, responsable du service Législation sur les produits chimiques chez scienceindustries, a lui aussi conscience des malentendus liés à la chimie et appelle à une meilleure compréhension de la nature et des enjeux de la chimie: «Notre quotidien est rempli de produits chimiques. Nos aliments eux-mêmes ne sont rien d’autre que des produits chimiques. Tout, autour de nous, est chimie», rappelle Dominique Werner. Dans un entretien avec swiss-food.ch, il explique notamment ce que sont les pesticides synthétiques.

Écouter le podcast avec Dominique Werner

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