Risque de sécurité dans l'assiette : « Nous sommes extrêmement vulnérables »

Risque de sécurité dans l'assiette : « Nous sommes extrêmement vulnérables »

Hans Jörg Rüegsegger (UDC) siège au Conseil national pour le canton de Berne depuis 2023. Ce maître agriculteur diplômé et agro-technicien ES exploite dans l'Emmental un domaine axé sur l'économie laitière et les grandes cultures. En tant qu'ancien président de la Chambre bernoise d'agriculture (Berner Bauernverband), il connaît de première main l'ensemble de la chaîne de valeur de l'agriculture suisse.

mercredi 10 juin 2026

Vous demandez que la sécurité alimentaire soit davantage traitée comme une composante de la sécurité nationale. Quelles évolutions des dernières années rendent cette démarche nécessaire selon vous ?

Conseiller national Hans Jörg Rüegsegger : À l’ordre du jour de la session de printemps, nous avions la loi sur l'approvisionnement du pays et l'Approvisionnement économique du pays, notamment la question du stockage et des réserves obligatoires, mais aussi divers enseignements tirés des rapports et des réponses aux interventions parlementaires liées à la pandémie de Covid. À plusieurs endroits, la production et la transformation des denrées alimentaires sont planifiées et résumées sous le concept de « bonnes relations commerciales ». Selon moi, nous sommes trop peu préparés en Suisse et extrêmement vulnérables au niveau de la transformation, de la distribution et de la vente – par exemple en ce qui concerne l'énergie ou les voies d'accès ; nous nous trouvons dans une situation délicate. De plus, la stratégie de politique de sécurité de la Suisse 2026 aborde la sécurité de manière globale dans un rapport et sert de guide et de stratégie-cadre pour les autorités. Différents thèmes y sont analysés, des orientations sont définies, des objectifs décrits et des mesures potentielles esquissées.


Selon le Rapport agricole 2025, le taux d'auto-approvisionnement net de la Suisse se situe actuellement autour de 42 %. Voyez-vous la nécessité d'une réorientation fondamentale de la production indigène ?

Non, il ne s’agit pas pour moi d’une réorientation fondamentale de la production nationale. Les dernières votations populaires nous ont montré que les citoyens suisses attachent une grande importance à la liberté de choix dans leur assiette. De plus, en tant que consommateurs, nous sommes gâtés : avec trois labels connus et éprouvés – Bio Suisse, IP-Suisse et la production selon les exigences écologiques requises –, ainsi que des produits d'importation moins chers, les consommateurs disposent d'un large choix dans les rayons et dans la plupart des établissements de restauration. Ce qui m'importe, c'est la volonté de produire des familles paysannes, le savoir-faire, les entreprises de transformation régionales, les emplois, les places d'apprentissage, la valeur ajoutée pour les PME, ainsi que les circuits de transport courts et l'environnement.


Selon vous, où devrait idéalement se situer le taux d'auto-approvisionnement net à l'avenir ?

C'est une question complexe, et c'est pourquoi cet indicateur n'est pas ma priorité absolue. Selon la méthode de calcul, le bilan est totalement différent pour les bananes que pour les pommes de terre, les céréales, le lait ou la viande. La réalité du terrain montre plutôt le contraire : la hausse de la demande de viande de volaille et les importations élevées de morceaux nobles de viande rouge prouvent que les consommatrices et consommateurs en Suisse ne veulent pas renoncer à leurs habitudes alimentaires bien ancrées.


Vous soulignez l'importance des structures de transformation régionales. Où voyez-vous actuellement les plus grands risques liés à la concentration ? Quelles seraient les conséquences concrètes de la défaillance de certaines grandes entreprises ?

Je me permets de citer deux entreprises à titre d'exemple. Prenons le site de transformation de Bell à Oensingen ou le transformateur de lait Emmi. Si ces entreprises devaient faire face à des perturbations des voies d'accès en raison d'une pénurie d'énergie, des canaux d'approvisionnement majeurs de la chaîne de valeur seraient perturbés, voire totalement interrompus – et ce, parfois pendant des mois. Il s'agit là d'un risque de concentration (« Klumpenrisiko ») auquel on a accordé trop peu d'attention ces dernières années.


La sécurité d'approvisionnement englobe bien plus que la seule production. Quel rôle jouent selon vous des facteurs tels que les compétences culturales, le stockage ainsi que les moyens de production (par exemple les antibiotiques ou les fourrages) ?

C'est un point central. Durant la pandémie, nous avons soudainement connu des pénuries d'approvisionnement en antibiotiques pour les animaux de rente, qui se sont prolongées jusqu'en 2024. Quelle en est la conséquence ? Le stockage est un autre exemple. Au lendemain de la pandémie de Covid, le stockage est devenu une priorité absolue, de pair avec une adaptation de l'Approvisionnement économique du pays, car on s'est rendu compte que la Suisse n'en avait pas fait assez dans ce domaine. Quant à la volonté de produire, disons simplement ceci : si nous voulons encore à l’avenir en Suisse des familles paysannes prêtes à avancer plusieurs milliers, voire des dizaines de milliers de francs par hectare – dans le simple espoir de couvrir leurs frais et d'obtenir un salaire équitable un an plus tard –, nous pouvons nous estimer très heureux. Il en va de même pour le stockage : il n'est pas gratuit. Mais à l'instar d'un bon système de santé, c'est un investissement dans notre sécurité qui vaut bien que nous y contribuions en tant que contribuables.


La production agricole dépend également d'une protection efficace des cultures. Pensez-vous que la Suisse soit suffisamment bien positionnée en ce qui concerne la disponibilité des produits phytosanitaires ?

Oui et non. Nous cultivons en Suisse des produits comme le poireau, l'oignon, la pomme de terre, le colza ou la betterave sucrière, pour lesquels certaines substances actives sont interdites et donc plus disponibles. Si nous cessons de cultiver ces produits en Suisse faute de protection adéquate, nous devrons importer ces denrées d'Europe ou d'Amérique, où ces mêmes produits chimiques sont encore utilisés. Cela n'a aucun sens, que ce soit en termes de sécurité d'approvisionnement, de lutte contre le gaspillage alimentaire, de protection efficace de l'environnement ou, tout simplement, de bon sens.


Comment la Suisse peut-elle rendre ses systèmes alimentaires plus résilients sans pour autant nuire à l'innovation, à l'efficacité et à la compétitivité de la branche alimentaire ?

C'est une question vaste à laquelle il est difficile de répondre en quelques phrases. Si l'on place la résilience des systèmes alimentaires au centre des préoccupations, la solution doit être pensée sous cet angle, en pesant le pour et le contre. L'innovation émerge là où un produit de niche trouve preneur, comme le veau de la Broye ou de la région de Gessenay (« Saanenkalb »). En Suisse, l'efficacité dans le secteur agricole et alimentaire ne pourra pas se mesurer uniquement à l'aune de l'automatisation et des nouvelles technologies. Elle passera aussi à l'avenir par des effets de volume et de taille – malheureusement. Nous courons ainsi le risque de voir encore plus de kilomètres routiers parcourus par kilo de nourriture, et les entreprises de transformation locales et régionales souffrir d'un désavantage concurrentiel face aux économies d'échelle. La question est donc la suivante : les consommateurs suisses sont-ils prêts à consacrer plus de 6,5 % de leur budget ménager aux denrées alimentaires indigènes ? Ce faisant, nous renforcerions l'ensemble de l'économie agricole et alimentaire ainsi que l'approche circulaire. En résumé : la valeur ajoutée reste dans la région et les emplois sont préservés.

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