03.04.2026
Nous avons besoin d’œufs – et d’une stratégie intelligente
Chères lectrices, chers lecteurs
Avez-vous remarqué cela avant ces fêtes de Pâques ? Dans les rayons de nombreux détaillants, un vide béant règne là où les œufs du petit-déjeuner devraient trôner. Que les stocks se fassent ponctuellement rares n’est certes pas totalement inhabituel. Mais cette année, la grippe aviaire en Europe a fortement réduit l’offre, et les importations censées compenser ont fait défaut. Ceux qui s’y sont pris trop tard ont dû se rabattre sur des œufs en chocolat.
Ce détail apparemment anodin révèle un problème plus profond. Monsieur et Madame Tout-le-monde en Suisse consomment en moyenne pas moins de 198 œufs par an – une tendance à la hausse. Or, la production nationale se heurte à des obstacles bureaucratiques : aujourd’hui, quiconque souhaite construire un nouveau poulailler doit souvent attendre entre trois à six ans pour obtenir une autorisation. Cet exemple illustre bien à quel point la sécurité d’approvisionnement est un enjeu complexe.
La vulnérabilité de notre approvisionnement se manifeste bien au-delà des simples poulaillers. Le conflit au Moyen-Orient nous rappelle à quelle vitesse les chaînes d’approvisionnement mondiales peuvent vaciller. En temps normal, environ un tiers des engrais transportés par voie maritime transite par le détroit d’Ormuz. Aujourd’hui, de graves pénuries menacent. Si, chez nous, les hausses de prix attendues pour certains produits alimentaires restent encore supportables, elles risquent en revanche de provoquer la faim dans les pays plus pauvres.
De telles perturbations nous obligent à repenser nos approches. Une autarcie totale n’est pas une option, mais des notions comme le « nearshoring » gagnent fortement en importance. Comme le souligne l’association sectorielle scienceindustries dans un récent document de position, une politique de sécurité moderne doit impérativement inclure la sécurité alimentaire ainsi que le maintien d’industries clés sur le territoire national.
Au-delà de la recherche et du développement (R&D), il est indispensable de préserver une production locale. Car, à long terme, externaliser la fabrication revient à perdre les deux. Comme le relève à juste titre la Luzerner Zeitung dans son commentaire sur l’assouplissement des règles de « Swissness » pour les chaussures de sport On : si l’on mise uniquement sur la R&D tout en délocalisant la production, celle-ci finit elle aussi par disparaître. En Suisse, nous avons donc besoin non seulement de « know-how », mais aussi de « do-how ».
La Suisse ne mise pas sur une politique industrielle active. D’autant plus, les conditions-cadres doivent être irréprochables. Or, la place économique se heurte à une multitude de freins : des exigences environnementales excessives, des prélèvements sur les salaires en constante augmentation ou encore des responsabilités exagérées tout au long de la chaîne d’approvisionnement. Tous ces facteurs mobilisent énormément de temps et de ressources dans les entreprises – une lutte défensive permanente, de plus en plus éprouvante, tandis que la concurrence interne aux groupes attire avec des sites plus attractifs.
Les entreprises agissent de manière entrepreneuriale et se tournent vers d’autres sites d’implantation– et ce qui a été construit ailleurs ne revient généralement pas. Le moratoire sur les OGM est un exemple édifiant de la manière dont la délocalisation de l’activité entrepreneuriale finit aussi par affaiblir la recherche publique locale. Un champion mondial de l’innovation qui ne peut plus produire localement finit, tôt ou tard, par perdre aussi ses activités de recherche, car surtout lors de la phase de mise sur le marché, l’interaction et la proximité entre développement et production sont essentielles.
Quiconque souhaite garantir une sécurité globale à sa population ne doit pas entraver l’industrie manufacturière par une accumulation de nouvelles contraintes, mais doit au contraire améliorer activement les conditions-cadres. Car, au final, la boucle est bouclée : une véritable sécurité d’approvisionnement nécessite des stratégies internationales intelligentes, mais échoue souvent déjà à petite échelle – par exemple lorsqu’un agriculteur doit attendre des années pour obtenir l’autorisation de construire un nouveau poulailler.
Malgré quelques rayons parfois clairsemés, nous vous souhaitons de joyeuses fêtes de Pâques et, en dégustant votre chocolat, peut-être une réflexion ou deux sur les raisons qui ont fait de la Suisse une nation du chocolat.
Votre rédaction swiss-food